Luc Schuiten : « Utiliser la nature comme mentor » (1/2)

Habitat août 29, 2018

Il y a des expositions qui vous marquent. Celle de Luc Schuiten, « Les Panoramas de 2100 » à la Saline Royale d’Arc-et-Senans en est une. A travers ses dessins et ses compositions végétales, l’architecte et son regard à la fois utopiste et futuriste nous introduisent à ce que pourraient être nos villes au siècle prochain. Le développement durable et la place du vivant s’intègrent pleinement à la réflexion. Le résultat final est enivrant et saisissant.

La ville résiliente – © Luc Schuiten

Derrière ces dessins se cache un artiste fascinant. Nous avons fait le choix de nous entretenir avec lui et nous le remercions grandement pour sa disponibilité. Voici la première partie de cet entretien.

« La nature, c’est trois milliard et demi d’années de recherche et développement »

Luc Schuiten, vous êtes régulièrement défini comme un architecte « utopiste ». Acceptez-vous cette qualification, et si oui, comment définiriez-vous le concept d’architecte « utopiste » ?

« Non seulement je l’accepte mais je la revendique ! L’utopie est pour moi un possible qui n’a pas encore été expérimenté. Chaque projet commence par une utopie avant de devenir une réalité ou pas. C’est avant tout une manière de se projeter en dehors de ce qui existe pour imaginer une autre chose. On n’avance que par la multiplicité des utopies que l’on imagine au départ et qui petit à petit vont entrer dans la réalité ».

Si on remonte à la base de vos créations, où prend racine cette envie d’explorer ce lien entre l’humain et la nature à travers la conception de mondes différents, futuristes mais pas si irréalisable finalement ? 

« La nature est la chose dans laquelle j’ai le plus confiance. La nature, c’est trois milliard et demi d’années de recherche et développement : tout ce qui n’était pas rentable n’a jamais été retenu. Tout ce que la nature a créé est d’une prodigieuse efficacité et surtout fonctionne dans un processus de très grande durabilité. Plus le temps passe, plus les choses deviennent stables, harmonieuses, complexes, multiples ; exactement le contraire de ce que nous faisons avec la planète. On la pille, on la dévaste, on la maltraite et on saccage la biodiversité, on appauvrit notre environnement. Donc toute la question que je me pose et ce à quoi j’essaie de répondre, c’est de voir comment est ce qu’on pourrait arriver à utiliser la nature comme mentor, pour nous apprendre comment faire aussi bien qu’elle. Et elle nous donne des leçons bénéfiques. Il faut commencer à regarder comment on peut faire pour aller plus loin et utiliser l’ensemble de ces connaissances pour créer un monde dans lequel nous aurions quelques chances d’avoir un avenir. Car la manière dont on fonctionne actuellement ne nous permet pas d’imaginer qu’on puisse continuer de cette manière ».

Eolienne érable – © Luc Schuiten

« Le futur est comme un arbre : quelle branche allons-nous prendre ? »

La plupart de vos créations ont en commun une certaine vision optimiste. Après toutes ces années de réflexion autour du développement durable et de l’écologie et l’évolution du monde, restez-vous optimiste sur notre avenir ?

« L’hypothèse de ce qui va se passer plus tard est multiple. Le futur est comme un arbre :  quelle branche allons-nous prendre ? Est-ce qu’on va s’orienter dans un sens ou dans un autre, je n’ai pas d’idée de cela. Je ne suis ni optimiste, ni pessimiste, ce sont deux préjugés qui ne nous amènent nulle part. La question reste ouverte. Je cherche simplement à porter mon regard là où nous avons des chances d’avoir un avenir, de regarder de quelle manière on peut commencer à travailler maintenant vers ces possibles différents qui pourraient s’ouvrir à un monde beaucoup plus harmonieux. Comment est-ce que nous pourrions rétablir une relation privilégiée avec l’ensemble du vivant ? Avec cette incroyable collectivité qui nous entoure et qui fait partie de notre famille, une famille excessivement grande car elle comporte toutes les branches du vivant. Il est temps de commencer à prendre en considération que nous pouvons coopérer avec eux, travailler avec intelligence et arriver à créer des liens qui vont nous permettre de fonctionner bien mieux en étant conscients que nous ne sommes pas les seuls et que nous ne pouvons fonctionner que dans la diversité de l’ensemble de ce qui nous entoure ».

Quelle place souhaitez-vous accorder au réalisme ? Le but de vos créations est-il seulement d’éveiller les consciences ou bien d’inspirer des choses concrètes ?

« J’essaie d’imaginer un point d’arrivée : ce vers quoi on pourrait aller si on prend les bonnes décisions aujourd’hui, demain, après-demain pour pouvoir créer quelque chose de véritablement soutenable. Et je fais cela à travers le dessin : j’imagine un monde qui aurait évolué vers quelque chose qui n’est pas ce qu’on nous décrit généralement. Je n’ai pas pris comme point de départ une société qui fonctionnerait sur le modèle d’une civilisation industrielle, capitaliste, où l’argent dirige tout et la croissance est un but final. La croissance illimitée est un des plus grands leurres qu’on puisse imaginer. Donc je ne vais pas du tout rentrer dans un modèle comme celui-là. Mais simplement dans ce que pourrait être une société qui irait dans le sens qui est souhaitable pour moi. Quel serait le monde dans lequel j’aimerais bien vivre si j’avais l’occasion de revenir d’ici un siècle ? Question que je me pose car en y répondant, je peux mieux comprendre ce que je dois faire aujourd’hui pour aller dans ce sens-là ».

Cigare – © Luc Schuiten

« Finalement, ce qui nous manque complètement, c’est une visibilité du futur. On avance à une vitesse considérable vers quelque chose dont on n’a aucune idée. La seule chose qu’on sait, c’est qu’on ne peut pas continuer dans ce sens-là. Vers quoi devons-nous aller ? Quelle serait cette chose ? C’est à cette question assez obsédante que j’essaie de répondre, par le dessin. Car le dessin a cette formidable faculté de décrire énormément de choses en très peu de temps : il parle un langage complètement universel, compréhensible par tout le monde et raconte énormément de choses de manière très efficace. C’est ce mode de communication que j’ai choisi. C’est avant tout la perception de ces morceaux de vie qu’il m’intéresse de capter. J’essaie de me projeter dans un monde alternatif en pleine mutation et j’essaie de le cerner par une vision graphique ».

Lire la partie 2 : Luc Schuiten : intégrer l’habitat à son environnement (2/2)

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